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Enquêtes sur l'emploi des docteurs, Points de vue

Point de vue : Éloge de la précarité dans l’ESR – À propos de l’enquête du collectif Sciences en Marche

Je partage avec Redoc Paris-Est certaines de mes réponses aux questions ouvertes (il y en a assez peu : 4 en tout) du questionnaire de l’enquête de Sciences en Marche sur la précarité dans l’ESR (Enquête sur le devenir des non-titulaires de l’ESR, un langage moins froissant !). Sans pour autant briser la promotion de cette enquête, nous devons néanmoins apporter quelques critiques ou nuances à la manière dont sont posées les questions car elles reflètent en effet une situation grave mais contribuent par leurs contenus à l’alimenter.

http://www.sciencesenmarche.org/limesurvey/index.php/619976?lang=fr

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Comme le disait Pierre Bourdieu, l’opinion publique n’existe pas (dis-je tout en ne me sentant absolument pas bourdieusien…) et ce questionnaire introduit forcément un biais de méthode (intrinsèque), il ne construit qu’une représentation de la réalité sociale, en réalité beaucoup plus complexe (Edgar Morin). Mais il est primordial que nous puissions y répondre (pour les docteurs surtout) pour visibiliser le problème et participer à sa construction comme « problème public ». Dans la lignée de Patrick Cingolani (Les révolutions précaires. Essai sur l’avenir de l’émancipation 2014), sociologue très critiqué par les sociologues de la domination et les « micro-sociologues », nous devrions « retourner le stigmate », changer nos langages (le sens des mots est primordial et il nous précède, si l’on suit des philosophes institutionnalistes du langage comme Vincent Descombes ou John R. Searle ou si l’on suit le « bon sens », simplement).

Voici ci-dessous mes réponses à deux des quatre questions ouvertes du questionnaire de Sciences en Marche :

1- Que pensez-vous des systèmes de sélection des titulaires ?

Je pense que la validation par les pairs (qualification CNU pour MCF) doit être révisée (et non supprimée) car elle est un système de reproduction élitiste, mimétique et conformiste, supprimant les potentialités d’innovations scientifiques et l’admission validée de profils hybrides et transdisciplinaires, et que cette validation par les pairs est soumise aux pressions des courants théoriques dominants (section 05 et 19 cf. AFEP, déc. 2014 et janv. 2015 – http://assoeconomiepolitique.org/), sans que les rapporteurs du CNU en aient même forcément conscience, pris dans des effets de système qui les dominent largement mais qu’ils contribuent à construire par leurs pratiques. Ensuite, la sélection et les auditions dans les universités sont en réalité un processus de cooptation qui ne dit pas son nom où l’interconnaissance de réseau joue un rôle opaque dans ce grand théâtre.

2- Que pensez-vous de vos niveaux de rémunérations (contrats, périodes de chômage indemnisé, etc.) ?

Simple indicateur du malaise, les échelles de salaires (les grilles de salaires) applicables pour les non titulaires ne sont absolument pas les mêmes que pour les titulaires (exemple des IR, les IR titulaires ont un salaire plus important que les IR contractuels, alors qu’ils ont, pour les registres RH des établissements de la fonction publique, le même grade). Les contrats de chercheurs contractuels (type post-doc : préférons le terme contrats de recherche précaires : plutôt que honteusement appeler cela post-doc, nous devrions appeler un chat un chat). On peut faire des contrats de recherche « précaires » toute sa « carrière ». Je me demande aujourd’hui si c’est réellement un problème…

Les langages doivent être modifiés. Les logiques changées.

L’ère du CDI ou de la titularisation (pour ce qui est de l’ESR) est terminée.

Elle n’est d’ailleurs pas enviable vu les situations des pratiques des chercheurs et enseignants chercheurs. Il y a un « surplus » de jeunes chercheurs, de jeunes docteurs…, toutes disciplines confondues, etc. Ce qui doit être recherché, c’est une manière (à inventer) de produire des savoirs pluriels multi-parties-prenantes à travers laquelle les recherches et l’accumulation des connaissances aident réellement et concrètement à modifier le monde en pratique, monde pris dans un mouvement global qui dépasse de loin les pratiques individuelles de chacun (pour ne prendre que trois exemples : 1. les recherches médicales sur le VIH/sida ne seraient pas ce qu’elles sont aujourd’hui sans la participation des personnes vivant avec le VIH aux recherches, 2- les recherches thérapeutiques sur le cancer ne seraient pas ce qu’elles sont sans la participation effective des associations de patients, 3-les recherches sur la lutte contre la pauvreté et la misère ne seraient pas ce qu’elles sont sans le savoir expérientiel des personnes concernées par la pauvreté) : en bref, il s’agit de s’appuyer sur les capacités sociales nous précédant pour construire nos trajectoires de recherche individuelles émancipatrices et nourrir les capacités sociales qui appuieront les parcours des générations futures.

Les précarités ne sont pas un problème en soi, ce stigmate doit être retourné.

Les établissements universitaires sont pris en étau, la rationalisation de l’ESR depuis 15 ans était un piège dans lequel de nombreux acteurs universitaires sont tombés (LMD & LRU).

Le chercheur engagé ne travaille pas pour l’argent.

Les dispositifs de redistribution (type assurance-chômage) existent (protection sociale en France depuis, en bref, 1945) et doivent être mobilisés sans les dévaloriser socialement durant les périodes de carence de contrats de recherche pour en trouver de nouveau (les délires des jeunes chercheurs face aux complexités administratives du Service Public de l’Emploi doivent faire peau neuve et se soigner : chacun, à son niveau, a les capacités de s’appuyer sur ces règles de droit commun et de les comprendre habilement).

 Ce sont des périodes et des interstices hors contrat qui permettent inventivité, innovation sociale, voire innovation institutionnelle.

L’ESR est totalement segmenté. Dans mon établissement universitaire principal pour l’enseignement, en 2014-2015, sur 200 000 heures TD enseignées, 100 000 sont réalisées par les « non-titulaires »… Les systèmes sont à bout de souffle. Et ceci « grâce » à l’évaluation quantitative individuelle et collective, bibliométrique et « impactfactorielle« , des enseignants chercheurs, chercheurs et laboratoires ou groupements institutionnels et territoriaux (LABEX, IDEX, I-SITE etc.) – évaluations que tous les directeurs de laboratoire suivent tout en les critiquant à voie basse et en ne les dénonçant pas dans les arènes institutionnelles de délibération ; évaluations que beaucoup d’enseignants chercheurs respectent par peur de se voir évincer de cette course à l’excellence, tout en les critiquant.

La dicibilité sur ces systèmes étouffant doit être libérée institutionnellement, au delà des mouvements syndicaux sclérosés.

Je n’ai pas de remarque à faire sur les aspects financiers de mes contrats (8 en tout depuis 7 ans : 24 mois, 12 mois, 6 mois, 12 mois, 12 mois, 3 mois, 4 mois, 11 mois).

Personnellement, je ne me suis pas engagé dans ce type de parcours pour augmenter mon revenu : « on ne fait pas ça pour l’argent », comme il est parfois dit. L’imaginaire collectif des jeunes chercheurs précaires ne partage pas – à part quelques exceptions d' »amis proches » – cela : la plupart des diplômés BAC + 8 se disent qu’ils n’ont pas fait « tout ça » pour se retrouver « sous-payés » ; je ne partage pas du tout ce point de vue pris dans une culture néolibéraliste sans précédent.

Alors, que faire ?

La valeur ajoutée d’une action réelle sur le monde

Créer de manière transdisciplinaire et « trans-statut« , des collectifs associatifs et/ou coopératifs de « jeunes chercheurs », de  » chercheurs » et d’ »enseignant chercheurs » déterminés à agir sur le monde sans contraintes académiques et évaluatives en accompagnant des politiques publiques plus solidaires, plus équitables et plus égalitaires et surtout plus contrôlés par les citoyens en poursuivant un idéal de démocratie directe.

 Melaine C., membre du Réseau doctoral Redoc Paris-Est.

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