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Comment écrire sa thèse avec Umberto Eco ?

Umberto Eco, Comment écrire sa thèse, Flammarion, traduction de l’italien par Laurent Cantagrel, parution le « 1/08/2016, 388 p., 19 €.

La publication en cette rentrée d’un ouvrage traduit pour la première fois en français du sémiologue et romancier Umberto Eco est en soi un événement littéraire ; quand l’ouvrage s’intitule Comment écrire sa thèse, c’est le petit monde des doctorant·e·s qui partage en masse la nouvelle sur les réseaux sociaux. En bonne Eco-lière, j’ai évidemment lu l’ouvrage : voici ce que j’en retiens.

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Umberto Eco, Comment écrire sa thèse, 2016

Le titre est d’abord trompeur : la thèse annoncée n’est pas celle du doctorat, mais correspond grosso modo à un mémoire de maîtrise, ce qui explique les effrois que l’on peut ressentir lorsqu’il est conseillé de faire sa thèse dans une durée allant de … six mois à trois ans ! C’est au premier travail scientifique que pense Eco en rédigeant d’abord un gros mode d’emploi, puis l’ouvrage ; beaucoup de choses sont néanmoins transposables, et restent utiles aux doctorant·e·s. Le livre est assez gros (388 pages), très bien traduit et édité, mais peut se lire en une (bonne) soirée, et il est très facile à consulter : la table des matières est claire, les titres courants (en haut de page) permettent de se repérer très rapidement, et, comme tous les ouvrages théoriques d’Eco, les divisions en chapitres ou sections sont très nettes et logiques. Les renvois internes rendent possible une lecture ciblée, tout en se référant au besoin à d’autres passages : c’est vraiment un manuel qui vise l’utilité et la clarté.

  • Ce que vous trouverez dans l’ouvrage

Si la presse a beaucoup propagé l’idée qu’Eco aide à considérer la thèse comme un « jeu de piste » ou une « chasse au trésor », c’est une métaphore qui n’apparaît qu’à la fin de l’ouvrage, et dont l’attente peut vous décevoir. Eco ne donne pas une leçon pour rendre la thèse magique ou ludique, pas plus qu’il n’évoque les épisodes de doute, voire de dépression et de surmenage, qui peuvent guetter les jeunes chercheurs. Il n’est pas non plus question de préparer l’après-thèse ; l’ouvrage n’est pas un manuel pour jeunes chercheurs, mais pour les étudiants achevant un cycle d’études. Il est bien plus fructueux de le considérer comme une introduction à la philosophie de la recherche, surtout des sciences humaines, que comme un kit clé en main pour réussir sa thèse. Je considère pour ma part qu’il constitue une très bonne présentation des attentes pour un premier texte universitaire : Eco insiste beaucoup sur l’utilité et la validité scientifique que doit revêtir ce travail, tout en montrant que les sciences humaines sont bien des sciences, et quels en sont alors les critères de scientificité. Ce n’est pas pour autant un livre théorique d’épistémologie : il s’appuie sur de nombreux exemples, réels ou inventés, et montre lui-même comment des sujets « politiques » ou contemporains peuvent être scientifiques « sans utiliser de logarithmes ni d’éprouvettes » (p. 68), notamment en développant longuement l’exemple des radios libres, et les formes que doit avoir une étude de ce domaine (alors inédit, nous sommes en 1977). Il s’agit toujours pour Eco de penser à son lecteur : il invite non seulement les étudiant·e·s à prendre leur lectorat en compte (pour la clarté, la lisibilité, ou l’utilité de ces travaux), comme il considère lui-même les conditions difficiles que peuvent rencontrer certain·e·s candidat·e·s : le manque de temps, si on doit travailler ou l’éloignement des grandes bibliothèques occupent une grande place. Eco se met lui-même en scène, en établissant une bibliographie à partir des catalogues de la bibliothèque de la (petite) Alexandrie, sa ville natale, en neuf heures ! L’idée est que la thèse doit être faisable en prenant en compte toutes les conditions possibles : le problème des sources en langue étrangère est lui aussi abordé, et il n’hésite pas à marteler qu’il est impossible de faire des analyses poussées de textes traduits. Ces développements me semblent très utiles lors de l’établissement du sujet (donc a priori avant l’inscription en thèse), et devraient être utiles à des étudiant·e·s de Master, déjà pour leurs propres mémoires ; la faisabilité des travaux prend aussi en compte les sujets impossibles, parce que trop larges, trop complexes, là aussi par de nombreux exemples. Il énonce ainsi quatre règles « pour le choix du sujet » : « Que le sujet corresponde aux intérêts du candidat », « que les sources dont il a besoin soient accessibles », « que les sources dont il a besoin soient utilisables » et « que le cadre méthodologique de la recherche soit à la portée méthodologique du candidat » (p 31). La plupart des analyses et conseils sont axés sur les sciences humaines, et en particulier pour les sciences des textes (histoire, philologie, littérature, philosophie, etc.), mais il prend soin de montrer quelques transpositions possibles pour les sciences expérimentales ou les mathématiques. L’organisation du travail de recherche bibliographique et de la composition du plan sont également précieuses, et occupent une grande place.

C’est pour la longue partie consacrée à la rédaction (« À qui s’adresse-t-on », p. 229-232, « Comment écrire », p. 232-245, mais la partie s’étend aux citations, notes de bas de page, « conseils, pièges et usages », jusqu’à la « fierté scientifique, et court donc jusqu’à la page 288 !) et aux normes (pour la bibliographie et la rédaction définitive) qu’il sera le plus utile à tou·te·s, même si quelques indications bibliographiques manquent — évidemment, pas de webographie — ou quelques unes doivent être ajustées. La partie consacrée à la recherche bibliographique est paradoxalement la plus datée et la plus actuelle : la description des catalogues de bibliothèque (papier !) peut être particulièrement utile s’il faut fréquenter des bibliothèques qui ne sont pas encore modernisées. Les manuels d’aide à la recherche sont régulièrement actualisés, et ont supprimé ces questions : il n’est pas inintéressant de savoir comment les recherches se faisaient avant Internet, et potentiellement utile de recourir à ces méthodes à l’ancienne. Les procédures de la recherche elles-mêmes, et la mise en place d’un état de l’art, n’en restent pas moins toujours actuelles ; les fiches de lecture (sur carton !) sont très rapidement adaptables au traitement de texte et à Zotero, et les classements de ces fiches sont immédiatement compréhensibles en dossiers et sous-dossiers.

  • Que retenir en 2016 d’un livre rédigé en 1977 ?

En somme, l’ouvrage d’Eco permet d’aborder la thèse de façon pragmatique, avec humour et optimisme : le travail est toujours possible, et montre comment entamer une tâche parfois impressionnante. Il y manque évidemment les méthodes et outils actuels, et certaines difficultés des étudiant·e·s n’y sont pas abordées : la maternité ou la parentalité, le harcèlement et le burn-out, la nécessité de protéger son travail pour ne pas être plagié·e. Les relations avec le directeur de thèse sont présentes, mais uniquement pour le choix du sujet (« Comment éviter de se faire exploiter par son directeur de thèse », p. 83-87). Clairement, vous ne rirez pas autant qu’avec Comment voyager avec un saumon, mais vous y apprendrez plus. Une lecture cursive des parties consacrées à la délimitation du sujet peut se faire rapidement, quand il faudra revenir précisément sur les normes bibliographiques (présentées avec de nombreux exemples et des illustrations, très bien justifiées mais pas toujours assez modernes) ; très gros point fort, les conseils de rédaction, là aussi nourris d’exemples. Je pense conseiller la lecture de ce livre à mes étudiant·e·s préparant le Master enseignement premier degré, et reprendre certains des conseils pour nourrir mes cours ; ces points de rédaction seront, pour une grande part, déjà utiles aux étudiant·e·s de licence jusqu’aux doctorant·e·s. Comme l’écrit Eco lui-même (p. 28-29) :

Faire une thèse signifie donc apprendre à organiser des données et ses propres idées : c’est une expérience de travail méthodique pour construire un « objet » qui, en principe, sert aussi aux autres. Ce qui importe est donc moins le sujet de la thèse que l’expérience de travail qu’elle implique.

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